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DES VIGNES AU PLAISIR
En Champagne, aucune vendange ne ressemble jamais à une autre. Les circonstances climatiques et économiques sont différentes chaque année et elles impriment leurs caractéristiques évanescentes sur chacune des vendanges qui se succèdent. Pourtant cette période cruciale et brève, au cours de laquelle les Vignerons récoltent le fruit de douze mois de labeur, de peur et d'espoir, tandis que les Maisons engrangent les raisins qui deviendront vins de Champagne après plusieurs années d'une élaboration consciencieuse et méticuleuse, est toujours marquée par une agitation extrême, une fébrilité intense, des comportements irrationnels et imprévisibles, des rumeurs erronées et incontrôlables, une tendance certaine à amplifier et à noircir le moindre incident. La vendange 1996 rompt cette tradition bien établie. Depuis les premiers préparatifs de la cueillette jusqu'à l'heure des comptes sur les carnets de pressoir et les déclarations de récolte, un calme général, une quiétude partagée, une sorte d'ataraxie ont régné partout en Champagne, du Massif de Saint-Thierry jusqu'à la Côte des Bar. Il est vrai que toutes
les fées champenoises semblent s'être penchées sur
cette vendange. VOLUME DE LA RECOLTE : LA GARANTIE D'UNE EXPANSION COMMERCIALE FUTURE La récolte
1996 va fournir à la Champagne un potentiel de l'ordre de 273 millions
de bouteilles qui commenceront, à l'issue de leur complète
élaboration, à être commercialisées à
la clientèle au début de 1999. Un examen attentif des caractéristiques climatiques de l'année 1996 ne met guère en évidence des conditions particulièrement favorables ou défavorables pour la vigne. On observe une succession rapide de périodes très contrastées qui semblent avoir été propices à la croissance harmonieuse de la végétation et des grappes. Après un mois
de janvier doux et très ensoleillé suit un mois de février
gris et glacial. Les températures descendent rapidement pour atteindre,
dans certains secteurs, - 20°C le 22 février. On sait que les
dégâts sur les souches et les rameaux sont à redouter
à partir de - 15°C. Tous les vignerons ont encore en mémoire
le douloureux souvenir de l'hiver 1985 au cours duquel des températures
semblables, mais plus persistantes, avaient provoqué le dépérissement
puis la mort de nombreux ceps. Cette issue a été écartée
grâce à un fort vent du nord qui, en assurant une rapide
circulation de l'air froid, a évité que le gel pénètre
dans les cellules de la vigne. A cet égard, il faut rappeler l'importance
de la période au cours de laquelle est effectuée la taille.
Si cette opération est faite en mars, la vigne résistera
mieux. Si elle est réalisée en décembre, la vigne
sera plus vulnérable. Un comptage effectué au printemps donnait une moyenne de 15 grappes par cep qui n'ont cessé ensuite de grossir jusqu'à la vendange pour atteindre un poids d'environ 100 grammes par grappe. Une première estimation de la récolte, effectuée au début du mois de juillet, concluait à un rendement moyen pour l'ensemble de la Champagne de 13 060 kilos de raisins à l'hectare. La mesure du pollen dans l'air au moment de la floraison donnait un chiffre de 13 300 kilos et un calcul mathématique prévisionnel atteignait 13 500 kilos. Une seconde estimation,
accompagnée de visites dans les différentes communes viticoles,
aboutissait à une évaluation de 11 600 kilos qui exprimait
les conséquences cumulées du millerandage, du déficit
hydraulique et du risque de pourriture grise. Diverses indications
conduisent à penser que cette quantité n'a pas été
atteinte lors de la vendange. Le rendement agronomique de la Champagne
pour cette récolte 1996 se situe, selon toute vraisemblance, autour
de 11 200 kilos de raisins à l'hectare.
L'application du rendement de base La détermination du rendement autorisé pour bénéficier de l'appellation d'origine contrôlée Champagne n'a pas été évoquée lors de la traditionnelle réunion interprofessionnelle qui précède l'ouverture de la cueillette de raisins. En effet, c'est dès le 17 avril 1996 que la Commission consultative du Comité interprofessionnel du vin de Champagne avait décidé de proposer le niveau de 10 400 kilos de raisins à l'hectare qui correspond au rendement de base fixé par le décret du 3 septembre 1993 pour l'appellation Champagne. Aucun recours au plafond limite de classement n'a été prévu. Ces dispositions ont été confirmées par l'Institut national des appellations d'origine. La plupart des régions et des crus ont atteint ou approché de très près le rendement autorisé. Au total, la moyenne de l'ensemble de la Champagne ressort à 10 332 kilos de raisins à l'hectare. Les raisins cueillis
au-delà de 10 400 kilos à l'hectare constituent des excédents
qui ne bénéficient pas de l'appellation et qui sont destinés
à la distillerie. Ces quantités, mentionnées dans
la déclaration de récolte, s'élèvent à
93 960 hectolitres. Ce volume réduit, qui provient de quelques
crus et non de la totalité des régions, contraste avec les
quantités issues des vendanges précédentes (145 955
hectolitres en 1995 et plus d'un million d'hectolitres depuis 1988). QUALITE DES RAISINS ET DES MOUTS : LA PERSPECTIVE D'UN MILLESIME EXCEPTIONNEL Au moment où la véraison des raisins se terminait, à la fin du mois d'août, rien ne laissait augurer de la qualité de la récolte. Les pluies qui ont précédé la vendange auraient pu être fatales si la fraîcheur (10°C à Chambrecy, dans la nuit du 15 au 16 septembre) et le vent soutenu du nord, toujours lui, n'avaient séché et assaini les grappes. Autre constatation satisfaisante : en dépit de l'acharnement surprenant des météorologistes à annoncer chaque jour l'arrivée de précipitations, ll n'est pas tombé une seule goutte d'eau (à l'exception d'un léger crachin un matin) pendant toute la durée de la cueillette des raisins. Le choix judicieux des dates d'ouverture de la cueillette Les premiers prélèvements effectués le 22 août dans près de quatre cents parcelles montraient une très lente évolution de la maturité. Mais une accélération est intervenue par la suite et tout au long de la vendange la richesse en sucre des raisins a progressé de façon spectaculaire. L'Association viticole champenoise, présidée par M. Claude Taittinger, s'est réunie le 13 septembre. Les délégués des différentes communes de la Champagne ont fait preuve d'une grande sagesse en proposant pour l'ouverture de la cueillette des dates judicieuses et étalées dans le temps, de façon à favoriser une maturité optimale. En moyenne, la cueillette a débuté quatre-vingt-quatorze jours après la pleine floraison pour les raisins du cépage meunier et quatre-vingt-dix-sept jours pour les raisins des cépages pinot noir et chardonnay. Les premiers coups de sécateur ont été donnés dès le 14 septembre dans quelques crus hâtifs de la région de Sézanne et le 21 septembre dans la Côte des blancs. Se succédèrent ensuite, jour après jour, la Côte des Bar, la vallée de la Marne, la Montagne de Reims, la région d'Épernay. Les crus les plus tardifs attendirent jusqu'aux derniers jours du mois de septembre. Un potentiel qualitatif remarquable La synthèse des prélèvements et des analyses effectués tout au long de la vendange a permis d'établir les résultats suivants sur le degré potentiel et l'acidité totale caractéristiques des moûts de cette vendange. Ces chiffres sont très satisfaisants et les comparaisons susceptibles d'être faites évoquent le souvenir de récoltes mémorables. Le titre alcoométrique est nettement supérieur à la moyenne des vingt dernières années. Outre l'action favorable des épisodes climatiques secs et ensoleillés qui ont effacé les effets de périodes moins propices, ce phénomène s'explique certainement par une charge de raisins réduite. Débarassée des grappes nombreuses et lourdes qui l'ont affaiblie lors des récoltes précédentes, la vigne a pu donner le meilleur d'elle-même. Cette observation mérite d'être retenue en prévision des prochaines vendanges. L'acidité est également très supérieure à la moyenne. Cette constatation nécessite un examen approfondi pour tenter de trouver des explications scientifiques. Le titre alcoométrique est comparable à ceux relevés en 1990 (10,6 % vol.) et 1989 (10,1 % vol.). Mais il reste inférieur à celui de 1976 (10,8 % vol.) et aussi, il faut le souligner, à une majorité de ceux d'années antérieures telles que 1969, 1966, 1964, 1961, etc..., à une époque où les rendements moyens ne dépassaient pas 8 500 kilos à l'hectare. Quant à l'acidité, elle est comparable à celles constatées en 1986 (10,1 grammes), 1980 (9,9 grammes). Mais elle reste inférieure à celle de 1978 (11 grammes). Le rappel de ces différentes années, qui sont synonymes de millésimes exceptionnels, est éloquent. Par contre, le couple titre alcoométrique-acidité est sans aucun équivalent connu depuis le relevé de ces données chaque année à partir de 1950. Un ancien chef de caves d'une Maison réputée, qui débuta sa carrière en 1928, évoque une comparaison historique avec le vin de cette illustre année que tous les oenophiles considèrent comme l'un des meilleurs millésimes du siècle. Il faudra une grande
maîtrise de la fermentation malolactique pour assouplir l'acidité
initiale des moûts. Nul doute que le savoir-faire des oenologues
champenois permettra de franchir sans encombre cette étape importante. Bulletin d'information CIVC - n° 199 - 4ème trimestre 1996
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