DES VIGNES AU PLAISIR

TOUT SUR LA VENDANGE 1997
Un cycle viticole laborieux avec un résultat inespéré !

      



      L'approche de la vendange 1997 a mis fin au songe. Gelée, grêle, coulure, millerandage, botrytis et mildiou, entre autres fléaux, se sont abattus sur le vignoble. Au point que, passant d'un extrême à l'autre, les Champenois tombèrent soudain dans une sombre déprime. La sinistre évocation de la calamiteuse récolte de 1910, anéantie par le mildiou, qui ne donna que quelques centaines de kilos de raisins rabougris à l'hectare, commença à hanter tous les esprits. Et la crainte redoutée d'une récolte réduite allait alors provoquer le retour du spectre de la pénurie.

      Chacun s'attendait au pire. Et le pire n'est pas arrivé.

      A l'heure du bilan, il apparaît que la récolte n'a été amputée que pour une petite partie par rapport à une récolte moyenne. Et la qualité des raisins cueillis n'a pas été affectée par les maux qui ont frappé la vigne. Les transactions entre vendeurs et acheteurs se sont effectuées avec sérénité, dans le cadre de l'organisation récemment définie, au même prix indicatif que celui proposé en 1996. (quant à l'approvisionnement du Négoce, son insuffisance, qui est bien réelle, ne prêtera pas trop à conséquence, dans l'immédiat, en raison de l'appoint d'une partie des quantités puisées dans la réserve qualitative.

VOLUME DE LA RECOLTE : UN COUP D'ARRET DANS UNE SUCCESSION PROLIFIQUE

      La vendange 1997 met fin à une impressionnante série de récoltes abondantes. Depuis 1989, chaque année, le vignoble champenois a produit, quels que soient les aléas climatiques et les attaques parasitaires, des quantités importantes de raisins. Tous ces volumes, qui arrivaient dans une conjoncture économique difficile, n'ont pas bénéficié de l'appellation Champagne. Il a fallu recourir à l'instrument que constitue la fixation du rendement à l'hectare pour maîtriser l'exubérance des vignes.

      La nature a tenu à rappeler aux Champenois qu'elle garde toujours la maîtrise des récoltes. Et comme pour compenser sa grande mansuétude au cours de ces dernières années, elle vient d'accabler la Champagne.

L'accumulation de tous les maux

      Le vignoble était à peine endormi après la vendange 1996 que déjà il subissait les assauts du froid et jusqu'à la vendange suivante tous les maux imaginables se sont acharnés sur lui dans un déchaînement rarement constaté.

      Dès le 25 décembre 1996 un froid presque sibérien tombe sur la Champagne. Les températures descendent régulièrement en-dessous de - 20°C dans la plupart des régions du vignoble. Le record s'établit aux Riceys avec - 24,2°C. Le gel persiste jusqu'au milieu du mois de janvier 1997. Il rappelle, par son ampleur et sa persistance, le sinistre hiver 1985 au cours duquel nombre de ceps avaient été détruits.

      A leur tour, les gelées de printemps (jusqu'à - 7°C) se succèdent du 22 mars au 8 mai 1997. Au cours du mois d'avril, il gèle treize fois à Reims. Les jeunes bourgeons sont atteints, surtout dans la Montagne de Reims, la Côte des blancs, la région d'Épernay et la Côte des Bar. Au total, les surfaces complètement détruites par le froid s'élèvent à environ 3 000 hectares, soit 10 % de la Champagne.

      Arrivent ensuite des pluies orageuses violentes accompagnées de grêlons. A six reprises la commune de Colombé-le-sec est grêlée. Un déluge frappe la région d'Épernay : il tombe jusqu'à 100 millimètres d'eau à l'heure et plusieurs villages sont inondés et envahis par des coulées de boues. Près de 1 300 hectares, situés aux quatre coins du vignoble, sont touchés. La foudre elle-même, véhiculée par les fils utilisés pour le palissage, cause des dégâts dans les vignes.

      La forte humidité qui résulte de ces pluies et le développement d'épisodes doux provoquent alors l'apparition du botrytis sur les feuilles comme sur les grappes.

      Mais c'est surtout une attaque de mildiou, d'une intensité sans guère de précédent, qui retient l'attention. Il a fallu la définition de traitements adaptés, le choix de dates judicieuses d'intervention et le travail acharné des vignerons pour maîtriser, en partie, la propagation du si redoutable champignon.

      Par contre, aucune réaction, bien sûr, n'a été possible contre la coulure et le millerandage qui avaient sévi ici et là lors de la floraison. La coulure est caractérisée par l'absence de nouaison : les fleurs de la vigne tombent et ne se transforment pas en baies. Quant au millerandage, il se traduit par un déficit de pépins dans les grains qui limite ultérieurement leur grossissement.

      Face à tous ces maux, la vigne a plutôt bien résisté. Si l'anéantissement complet a été évité, des atteintes irrémédiables ont cependant limité peu à peu le potentiel de production.

      Le débourrement est intervenu, de façon précoce, entre le 31 mars et le 8 avril.

      La floraison a été plutôt rapide et homogène. La pleine fleur était achevée le 10 juin pour le chardonnay, le 11 juin pour le pinot noir et le 13 juin pour le meunier.

      Lors de la montre, un premier comptage donnait par pied de vigne 17 grappes pour le chardonnay, 13,5 grappes pour le meunier et 12 grappes pour le pinot noir. Avec un poids moyen de 100 grammes par grappe (qui constituait un minimum), on obtenait une perspective de rendement de 11 000 kilos à l'hectare.

      L'heure du bilan des gelées d'hiver et de printemps, de la grêle, de la coulure et du millerandage, du botrytis et du mildiou est venue au moment de la première estimation de la récolte au mois de juillet. La moyenne issue de situations variables selon les crus donnait le chiffre de 8 900 kilos à l'hectare. Une nouvelle estimation, après des visites sur le terrain à la fin du mois d'août, confirmait ce chiffre.

      Quant à la prévision qui est faite chaque année à partir d'un modèle mathématique, elle apportait une perspective moins pessimiste avec l'annonce de 9 700 kilos à l'hectare.

L'abaissement du rendement de base

      Les prévisions de la récolte pendante ont conduit les représentants des récoltants et des négociants à envisager un rendement AOC à l'hectare inférieur à celui de la vendange 1996 qui était de 10 400 kilos de raisins à l'hectare.

      Rappelons que, depuis le décret du 3 septembre 1993 relatif à l'appellation d'origine contrôlée Champagne, le rendement de base, qui s'applique en principe chaque année, est de 10 400 kilos de raisins à l'hectare. Ce rendement peut être dépassé, dans la limite maximale de 25 %, à la suite d'une décision du Comité national des vins et eaux-de-vie de l'Institut national des appellations d'origine et d'un arrêté interministériel. Mais il peut aussi, en application du décret du 10 septembre 1993 relatif au rendement des vignobles produisant des vins à appellation d'origine contrôlée, être diminué, "pour une récolte déterminée, et notamment en raison d'accidents climatiques", selon la même procédure.

      Telle était bien la situation en Champagne.

      C'est pourquoi, sur proposition champenoise, le Comité national des vins et eaux-de-vie de l'Institut national des appellations d'origine a fixé le rendement autorisé à 10 000 kilos de raisins à l'hectare.

      Imposée par les circonstances, une telle limitation demeure cependant conforme à l'orientation définie lors de la mise en place du cadre relationnel entre le Vignoble et le Négoce pour la période allant de 1996 à 1999.

      Quant au rendement moyen effectivement obtenu par la Champagne lors de la vendange 1997, il ressort à 9 423 kilos de raisins à l'hectare. Sans doute s'agit-il du rendement le plus faible obtenu depuis 1985, mais il reste cependant supérieur à celui de récoltes de disette, qui ne sont pas si lointaines, telles que 1978, 1980 et 1981 dont les rendements se situèrent entre 3 681 kilos et 5 309 kilos de raisins à l'hectare.

      Contrairement aux années précédentes, les raisins récoltés au-delà du rendement autorisé ont été très peu nombreux ; ces raisins constituent des excédents sans appellation qui sont destinés, en application de la réglementation en vigueur, à la distillation.

      Tous les raisins ont été coupés. Seuls ont été laissés dans les vignes, par des cueilleurs méticuleux, les grappes insuffisamment mûres ou encore celles atteintes par le botrytis ou le mildiou.

      La récente modification de la réglementation du rendement au pressurage, selon laquelle 160 kilos de raisins ne peuvent pas donner plus de 102 litres de moût débourbé, a entraîné, comme les années précédentes, l'élimination de l'appellation de 17 902 pièces, soit 2 % des quantités de raisins obtenus dans la limite du rendement autorisé à l'hectare ou encore l'équivalent de 4,9 millions de bouteilles.

      Compte tenu d'une surface en production de 30 544 hectares, la récolte revendiquée en appellation Champagne s'élève à 245 millions de bouteilles. Comparé aux récoltes des dix dernières vendanges, ce niveau est inférieur à celui des récoltes de 1996, 1995, 1993 1992, 1991, 1990 et 1989, il est supérieur à celui de la récolte de 1988, et il est égal à celui de la récolte de 1994. Pour bien apprécier ces comparaisons, il faut cependant tenir compte d'une surface en production moindre lors de ces diverses vendanges antérieures : par exemple, elle dépassait à peine, en 1988, les 26 000 hectares.

QUALITE DES RAISINS : DE SUPERBES GRAPPES SAINES ET MURES

      Les multiples maux qui se sont abattus sur le vignoble et ont restreint le volume de la récolte allaient-ils également compromettre la qualité des raisins ?

      Il n'en fut rien pour deux raisons essentielles.

      Tout d'abord, en dépit d'épisodes pluvieux, l'été a été particulièrement propice au développement qualitatif des raisins. On remarque des températures caniculaires, autour de 35°C, et la moyenne du mois d'août atteint 22,5°C, soit un gain de 4,5°C par rapport à la normale. Un seul mois d'août a été plus chaud, celui de 1904 avec 23,8°C. Sous ce chaud soleil réparateur et dans la douceur de nuits constellées, les grappes survivantes ont retrouvé un tonus exceptionnel.

      Mais il a fallu aussi le savoir-faire des vignerons. Panser les blessures de la vigne et soigner les raisins au moment opportun et avec les traitements adaptés, voilà qui nécessite une compétence presque scientifique et une attention quasi amoureuse. L'amour et la science pour sauver les grappes champenoises !

La programmation rigoureuse des dates de la cueillette

      Les premiers prélèvements effectués le 18 août dans près de quatre cents parcelles montraient des distorsions très marquées selon les cépages et les régions dans l'évolution de la maturité des raisins. En particulier, on notait le retard important des grappes de chardonnay de la Côte des blancs. Ce cépage et cette région faisant preuve traditionnellement d'un caractère hâtif, certains professionnels ont redouté une insuffisante maturité à la vendange. Tout au contraire, il a suffi d'une dizaine de jours, avant et au début de la cueillette dans les autres régions, pour que ce retard soit très largement comblé.

      L'Association viticole champenoise s'est réunie le 6 septembre 1997. Les délégués de toutes les communes de la Champagne ont fait preuve, face à une situation plutôt complexe, d'une grande sagesse et ont proposé pour l'ouverture de la cueillette des dates judicieuses et étalées dans le temps, de façon à favoriser une maturité optimale.

      Les premiers coups de sécateurs ont été donnés dès le 12 septembre pour le cépage pinot noir de quelques crus de la Côte des Bar. Mais la date la plus fréquemment retenue dans cette région fut le 17 septembre.

      Il n'est pas tombé une seule goutte de pluie, comme en 1969, pendant toute la durée de la vendange.

La perspective de beaux vins d'assemblage

      La synthèse des analyses effectuées sur les raisins tout au long de la vendange a permis d'établir les résultats suivants quant au degré potentiel et à l'acidité totale de la récolte.

      Le titre alcoométrique, qui s'élève à 10,2 %, est nettement supérieur à la moyenne des vingt dernières années. Il se situe entre celui de 1990 (10,6 %) et celui de 1989 (10,1 %), à un niveau proche de celui de 1996 (10,3 %). Il dépasse largement celui de nombreuses vendanges telles que 1991, 1993 et 1994 (9,1 %), 1995 (9,2 %) et même 1992 (9,9 %).
      Outre l'action favorable des épisodes climatiques secs et ensoleillés qui ont effacé les effets des périodes moins propices, ce degré potentiel très convenable s'explique certainement par une charge de raisins réduite. Débarrassée de grappes nombreuses et lourdes qui l'affaiblissent lors de récoltes pléthoriques, la vigne a pu donner le meilleur d'elle-même.

      Quant à l'acidité, qui atteint 8,4 grammes, elle se situe dans la moyenne des dix dernières années. Elle est identique à celle de 1994, inférieure à celle (plutôt exceptionnelle) de 1996 qui culminait à 10 grammes et supérieure à celle de 1993 (8,1 grammes), 192 et 1991 (7,9 grammes).

      Le couple titre alcoométrique-acidité est original. Sans doute est-il moins flatteur que celui de récoltes prestigieuses, telles 1996, 1995 et 1990, mais il se détache cependant nettement de bien d'autres récoltes.

      Les premières dégustations des vins au début et en cours de fermentation avaient quelque peu déçu ; certainement parce que l'état sanitaire et la maturité remarquable des raisins conduisaient à de grandes espérances. Mais à l'issue de cette étape importante, les vins ont commencé à développer des caractéristiques agréables que les chefs de caves apprécient.

      Les chardonnays font preuve d'une belle finesse et les pinots noirs expriment bien la typicité de leur terroir d'origine. Toutefois, ce sont les meuniers qui recueillent, cette année, les compliments les plus flatteurs. Il faut remarquer, cependant, que ces commentaires s'adressent aux raisins issus des crus où chacun de ces trois cépages est d'implantation traditionnelle et bien adaptée au terroir.

      Mis à part quelques lots qui manquent un peu d'étoffe, les vins sont jugés, dans l'ensemble, équilibrés et harmonieux, généreux et soyeux, gouleyants, conviviaux et charmeurs. Certains même mettent en évidence une ampleur, une richesse, une charpente et une complexité intéressantes.

      Ces derniers vins, dès lors qu'ils confirmeront leurs promesses, pourraient bien mériter d'être millésimés. Un tel millésime, de très petite quantité, serait le premier susceptible d'être commercialisé à partir du début du futur millénaire.

      Les autres vins, qui ne démériteront pas pour autant, apporteront leur personnalité séduisante dans des assemblages de haute qualité avec les vins exceptionnels de 1996 et 1995, auxquels s'ajouteront souvent des vins de réserve issus de récoltes antérieures. Ces assemblages ne manqueront pas de ravir, dans quelques années, les amateurs les plus exigeants.


Bulletin d'information CIVC - n° 203 - 4ème trimestre 1997
Analyses réalisées par les Ingénieurs & Œnologues des services techniques de l'AVC - CIVC.


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