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DES VIGNES AU PLAISIR Et c'est pourtant ce scénario mirifique qui vient de se produire. VOLUME DE LA RECOLTE : LA PLUS GROSSE VENDANGE JAMAIS OBTENUE La récolte 1998 va fournir à la Champagne un potentiel, considérable et impressionnant, de l'ordre de 342 millions de bouteilles. Jamais auparavant le vignoble champenois n'a produit une récolte aussi volumineuse. Quel Champenois aurait imaginé, même dans un passé récent, une aussi grande abondance ? Et cette abondance arrive au moment exact où sa présence, dans un contexte très particulier et exceptionnel, apparaît la plus opportune ! Avant d'évoquer plus en détail l'ampleur de la récolte, il est intéressant de remarquer que tous ces raisins, si nombreux et si volumineux, n'ont pas vraiment bénéficié des conditions climatiques les plus favorables. Une météorologie capricieuse Un examen attentif des caractéristiques climatiques de l'année 1998 ne met guère en évidence des circonstances particulièrement propices à l'épanouissement de la vigne. On observe une succession rapide de brèves périodes très contrastées et plutôt excessives qui ne semblent pas avoir eu, pour autant, d'incidences néfastes sur la naissance et la croissance des grappes. L'hiver est doux, mais des gelées sévissent jusque - 13°C lors de quelques nuits en janvier, en février et même en mars. Il est aussi sec et ensoleillé, même si la neige, la pluie et une grisaille humide règnent certains jours. Le printemps poursuit cette tendance. En mars, l'amplitude des températures va de - 8°C à + 23°C ; le mois reste marqué cependant par une très grande douceur. En avril, la pluie et le vent éloignent le soleil et précèdent une période froide : le 13 et le 14 avril, au petit matin, des gelées détruisent les frêles bourgeons qui venaient à peine de sortir. La Côte des blancs, la région de Sézanne, la vallée de la Marne et, dans une moindre mesure, plusieurs crus de différents autres secteurs géographiques sont touchés. Au total, plus de 2 000 hectares ont subi des dégâts plus ou moins importants. Les surfaces entièrement détruites représentent environ 2 % du vignoble champenois. Mai et juin alternent encore le chaud (près de 32°C le 13 mai dans la Côte des Bar) et le froid (il gèle le 23 mai). C'est un temps sec et ensoleillé qui s'installe ensuite avant la floraison ; hélas, cette étape si importante pour la future récolte intervient pendant un épisode pluvieux et frais. La pleine floraison est observée le 11 juin pour le cépage chardonnay, le 14 juin pour le cépage pinot noir et le 18 juin pour le cépage meunier. La fin de la floraison ne peut intervenir qu'une douzaine de jours plus tard à la faveur du retour du soleil. En dépit de ces circonstances météorologiques difficiles, la nouaison apparaît alors bien faite, sans coulure ni millerandage. Lors de la montre, un premier comptage donnait par pied de vigne 19 grappes pour le cépage chardonnay, 18 grappes pour le cépage pinot noir et 16 grappes pour le cépage meunier. Selon un modèle physiologique basé sur les conditions climatiques, l'estimation du poids moyen susceptible d'être atteint par ces grappes au moment de la cueillette était de 134 grammes pour le cépage chardonnay, 117 grammes pour le cépage pinot noir et 102 grammes pour le cépage meunier. Au total, c'est un rendement moyen, pour l'ensemble de la Champagne, de 14 000 kilos à l'hectare qui a été pronostiqué dès la fin du mois de juin. Ce chiffre venait confirmer l'estimation fournie, pendant la floraison, par plusieurs capteurs de pollen dans l'air, qui était de 14 300 kilos à l'hectare. La période
estivale allait-elle amputer ou confirmer cette perspective ? A l'inverse, jamais un mois d'août n'a été aussi chaud depuis 1961. C'est une véritable canicule qui étouffe le vignoble champenois. Les températures frôlent partout les 40°C. Ce brutal changement météorologique et l'intensité comme la persistance d'une telle chaleur provoquent un phénomène d'échaudage des raisins. Les baies grillées par le trop fort rayonnement solaire (qui provoque la destruction des protéines contenues dans les cellules des raisins) se dessèchent et les grains tombent. L'accident n'est pas rare en Champagne, mais même les plus vieux vignerons n'ont pas le souvenir d'une aussi grande intensité. Dans certaines vignes, exposées plein sud et partiellement effeuillées en prévision de la proche cueillette des raisins, les dégâts sont spectaculaires. Au total, la perte est évaluée entre 5 et 10 % de la récolte potentielle. Une première estimation de la récolte, effectuée dans le courant du mois de juillet à partir d'une enquête auprès des professionnels, concluait à un rendement moyen pour l'ensemble de la Champagne de 13 130 kilos de raisins à l'hectare. Après les traditionnelles visites des parcelles les plus représentatives dans chaque cru, qui ont été entreprises au début du mois de septembre, l'estimation passait à 13 040 kilos à l'hectare. Le recours au rendement maximum autorisé Compte tenu de ces estimations très convergentes, de la qualité prometteuse de la récolte et de la nécessité de reconstituer les stocks de vins de Champagne après le fort développement commercial engendré par la consommation lors du prochain changement de millénaire, l'idée de retenir un rendement en progression par rapport aux niveaux adoptés pour les récoltes antérieures a commencé à cheminer dans les esprits champenois pendant la période estivale. Rappelons que, depuis le décret du 3 septembre 1993 relatif à l'appellation d'origine contrôlée Champagne, le rendement de base, qui s'applique en principe chaque année, est de 10 400 kilos de raisins à l'hectare. Ce rendement peut être dépassé ou diminué par une décision du Comité national des vins et eaux-de-vie de l'Institut national des appellations d'origine qui est confirmée par un arrêté interministériel. Après avoir proposé une telle diminution à l'occasion de la vendange 1997 si affectée par le mildiou (le rendement autorisé a été fixé à 10 000 kilos de raisins à l'hectare), la Champagne était à l'aise et sans scrupule pour solliciter un dépassement. Il faut savoir aussi que la réglementation en vigueur limite pour chaque appellation le dépassement du rendement de base. En ce qui concerne l'appellation Champagne, le décret du 22 décembre 1994 fixe un rendement maximum égal à 13 000 kilos de raisins à l'hectare. Dans le cadre réglementaire ainsi défini, et quelles que puissent être les circonstances, cette limite ne peut pas être dépassée et son utilisation éventuelle doit rester très exceptionnelle. Le sujet a été
évoqué, le 8 septembre 1998, au sein de la Commission consultative
du Comité interprofessionnel du vin de Champagne. Il n'a guère
fallu de temps pour que la délégation des Vignerons et la
délégation des Maisons s'accordent sur le recours au rendement
maximum de 13 000 kilos à l'hectare. C'est la première fois, depuis le décret de 1994 qui fixe cette limitation, que le rendement maximum s'applique. Auparavant, le rendement autorisé n'a que très rarement atteint ou dépassé un tel niveau : on peut citer les récoltes pléthoriques de 1983 (15 200 kilos à l'hectare), 1982 (14 300 kilos à l'hectare) et 1973 (13 000 kilos à l'hectare). Quant au rendement moyen effectivement obtenu par la Champagne lors de la vendange de 1998, il ressort à 12 926 kilos de raisins à l'hectare. Il s'agit d'un rendement élevé qui n'a été dépassé, lors de récoltes antérieures, les plus récentes comme les plus lointaines, qu'en 1983 (15 006 kilos à l'hectare) et 1982 (14 071 kilos à l'hectare). Les raisins cueillis au-delà de 13 000 kilos à l'hectare constituent des excédents qui ne peuvent pas bénéficier de l'appellation Champagne et qui sont destinés à la distillerie. Ces quantités, mentionnées dans les déclarations de récolte des récoltants concernés, s'élèvent à 176 985 hectolitres. Elles proviennent de la plupart des crus, à l'exception de ceux touchés par les gelées de printemps ; la région du Perthois, la Montagne de Reims, la Côte des Bar et la vallée de la Vesle fournissent l'essentiel des excédents. Conformément aux recommandations du Comité interprofessionnel du vin de Champagne, tous les raisins ont été coupés. Seules ont été abandonnées dans les vignes, par des cueilleurs méticuleux, les grappes insuffisamment mûres. Compte tenu d'une surface en production de 30 216 hectares, la récolte revendiquée en appellation Champagne s'élève à 332 millions de bouteilles. C'est la plus volumineuse récolte de toute l'histoire de la Champagne. Viennent ensuite les récoltes de 1983 (299 millions de bouteilles), 1982 (295 millions de bouteilles), 1990 (293 millions de bouteilles), 1992 (287 millions de bouteilles) et 1995 (287 millions de bouteilles). Il est intéressant de constater que ces cinq récoltes si abondantes ont donné aussi des raisins puis des vins de grande qualité. Qu'en est-il, à cet égard, de la récolte de 1998 ? QUALITE DES RAISINS : DE SUPERBES GRAPPES SAINES ET MURES Il faut bien constater, une fois de plus, que l'abondance et la qualité peuvent se conjuguer en Champagne. La récolte de 1998 en apporte une preuve supplémentaire. En dépit de conditions climatiques guère favorables - mais pas non plus détestables - l'évolution des grappes pendant la période estivale a été propice à la qualité. La sécheresse du mois d'août a protégé les vignes du mildiou et des autres parasites, comme elle a favorisé la maturité des raisins. Quant au phénomène de grillage, il a détruit certaines baies trop exposées au soleil, mais il n'a pas eu de conséquences nuisibles sur la qualité des autres raisins. C'est au moment où, une quinzaine de jours avant le début de la cueillette, la qualité de la récolte paraissait acquise qu'un brutal changement météorologique est intervenu. Dès le début du mois de septembre, la pluie s'installe et persiste dans toute la Champagne. Cette situation est à l'origine du report des dates d'ouverture de la cueillette des raisins dans les différents crus. Finalement, après bien des péripéties, il est probable que les meilleurs vins issus de la récolte de 1998 seront millésimés. Le report salutaire des dates d'ouverture de la cueillette Les premiers prélèvements effectués le 20 août dans plus de quatre cents parcelles montraient des distorsions très marquées selon les cépages et les régions dans l'évolution de la maturité des raisins. On notait, en particulier, le retard des grappes de chardonnay. Ce cépage présentant traditionnellement un caractère hâtif, certains professionnels ont redouté une richesse en sucre insuffisante à la vendange. Comme lors de la vendange de 1997, il a suffi d'une dizaine de jours, avant et au début de la cueillette dans les autres régions, pour que ce retard soit comblé. L'Association viticole champenoise, présidée par M. Claude Taittinger, s'est réunie le 7 septembre 1998, un jour triste et gris de déluge. Les délégués de toutes les communes de la Champagne ont d'abord évoqué la grave dégradation des conditions de maturité des raisins : si les raisins grossissent vite sous l'effet de la pluie, le botrytis se développe et la richesse en sucre des grappes ne progresse plus. Ils ont cependant tenu à faire preuve d'optimisme en escomptant un retour rapide du soleil. Les dates d'ouverture de la cueillette qu'ils ont proposées s'étalaient du 12 septembre pour les crus les plus hâtifs jusqu'au 24 septembre pour les crus les plus tardifs. Les premiers coups
de sécateurs ont bien été donnés, sous une
pluie incessante, dès le 12 septembre dans plusieurs crus de la
Côte de Sézanne. Mais il a fallu vite immobiliser les bataillons
des quelque 80 000 cueilleurs qui, sécateur à la main, se
préparaient à déferler par vagues successives dans
les vignes. Les degrés potentiels étaient insuffisants.
A cette occasion, les Champenois ont appris à utiliser un instrument
dénommé "colibri" qui, plongé avec précaution
dans une cagette de raisins, permet de déterminer immédiatement
la richesse en sucre de ces raisins. A peine ouverts, les centres de pressurage
ont fermé leurs portes. Le report des dates
d'ouverture de la cueillette fut salvateur. La pluie cesse de tomber à
partir du 14 septembre et le soleil revient. Aussitôt, le botrytis
est stoppé et les degrés potentiels progressent rapidement
(de 1,5 % vol. entre le 19 et le 26 septembre). Ce beau soleil, qui sauve
la récolte et garantit sa qualité, brillera pendant toute
la durée de la cueillette des raisins. A tel point que le recours
à la chaptalisation a été très restreint et
même souvent totalement écarté. La perspective probable de quelques vins millésimés La synthèse des analyses effectuées sur les raisins tout au long de la vendange a permis d'établir les résultats suivants quant au degré potentiel et à l'acidité totale de la récolte. Ces chiffres sont très satisfaisants et les comparaisons susceptibles d'être faites évoquent le souvenir de belles récoltes. Le titre alcoométrique, qui s'élève à 9,8 % est supérieur à la moyenne des vingt dernières années. Il se situe en retrait par rapport à celui de 1989 (10,1 %) et celui de 1992 (9,9 %). Mais il dépasse nettement celui de nombreuses autres vendanges telles que celles de 1991, 1993, 1994 (9,1 %) et 1995 (9,2 %). Ce résultat
apparaît d'autant plus satisfaisant que la récolte était
abondante. Le nombre élevé de grappes et le poids important
de ces grappes n'ont pas eu d'effets négatifs sur le degré
potentiel des futurs vins. Ces commentaires
s'adressent aux vins qui proviennent des crus où chacun des trois
cépages est d'implantation traditionnelle et bien adaptée
au terroir.
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